Plutarque

 

 

Plutarque,

S'il est loisible de manger chair,

in Plutarque, Trois traités pour les animaux, 

préfacé par Elizabeth de Fontenay,

texte établi et adapté par M.-N. Baudoin-Matuszek,

Paris, POL, 1992, pp.103-121.

S'il est loisible de manger chair

Traduction Amyot, 1678,
adaptée par Baudoin-Matuszek, 1992

 

Tu me demandes pour quelle raison Pythagore s'abstenait de manger de la chair. Moi, au contraire, je m'étonne : quelles affections, quel courage ou quels motifs firent autrefois agir l'homme qui, le premier, approcha de sa bouche une chair meurtrie, qui osa toucher de ses lèvres la chair d'une bête morte, servit à sa table des corps morts, et pour ainsi dire, des idoles, et fit de la viande et sa nourriture de membres d'animaux qui peu auparavant, bêlaient, mugissaient, marchaient et voyaient ? Comment ses yeux purent-ils souffrir de voir un meurtre ? De voir tuer ? Ecorcher, démembrer une pauvre bête ? Comment son odorat' put-il en supporter l'odeur ? Comment son goût ne fut-il pas dégoûté d'horreur, quand il vint à manier l'ordure des blessures, à recevoir le sang et le suc' sortant des plaies mortelles d'autrui ?

    Les peaux se rompaient sur la terre écorchée
    Les chairs aussi mugissaient, embrochées,
    Cuites autant que crues, et était
    Semblable au boeuf, le ver qui en sortait.

C'est, bien sûr, une fiction poétique, une fable. Mais ce fut certainement un souper étrange et monstrueux, que d'avoir faim de manger des bêtes qui mugissent encore, d'enseigner à se nourrir d'animaux qui vivaient et criaient encore et d'ordonner comment les préparer, les bouillir ou les rôtir et les présenter à table.

Le premier qui commença à manger de la chair aurait dû y réfléchir, non le dernier qui bien tard, cessa de le faire; ou bien, on pourrait dire que ces premiers qui le firent eurent de bonnes raisons de le faire, vu leur disette et nécessité : car ce ne fut point par un appétit désordonné qu'ils auraient pris de longue main, ni par une trop grande abondance des choses nécessaires qu'ils en vinrent à cette insolence - convoiter des voluptés étranges et contraires à la nature - : bien plutôt pourraient-ils dire, s'ils recouvraient sentiment et parole maintenant : O que vous êtes heureux et bien-aimés des dieux, vous qui vivez aujourd'hui! En quel siècle êtes-vous nés! De quelle affluence de biens de toutes sortes vous jouissez! Que de fruits produit pour vous la terre, combien vous en vendangez, combien de richesses vous apportent les champs, combien de voluptés vous fournissent les arbres et plantes, que vous pouvez cueillir quand bon vous semble! Vous pouvez vivre en toutes délices sans vous souiller les mains, alors que notre naissance nous a fait choir en la plus dure et plus redoutable partie de la vie humaine et de l'âge du monde, et nous a précipités, au regard de la récente formation' de ce monde, dans une grande et rigoureuse indigence de bon nombre de choses nécessaires : la face du ciel était encore couverte par l'air, les étoiles étaient mêlées à de troubles et lourdes humeurs, au feu et aux orages des vents, le soleil n'était point encore bien établi, ni son cours arrêté, certain et assuré

    De l'orient jusqu'en occident.
    Non. Il revenait ouvertement sur sa course
    Parcourant les saisons, changées en leur contraire, Saisons chargées de fleurs, de feuilles ou de fruits.

La terre était outragée par les courses des rivières au lit sans fond ni rive, dont la plupart était gâtée par des lacs et marécages profonds; des régions entières étaient sauvages, couvertes de bois et de forêts stériles. Elle ne produisait nul bon fruit, il n'y avait encore un quelconque instrument pour labourer la terre, ni aucune invention de bon esprit; la faim ne nous lâchait jamais, et l'on n'attendait point chaque année que la saison des semailles fût venue pour semer, car on ne semait rien. Ce n'est donc pas merveille si nous mangeâmes contre nature de la chair des bêtes, vu qu'alors on mangeait même la mousse et l'écorce des arbres, et que c'était une heureuse rencontre, lorsqu'on pouvait trouver de la racine verte de chiendent ou de bruyère. Quand les hommes avaient pu découvrir du gland ou de l'avoine, ils en dansaient de joie alentour d'un chêne ou d'un hêtre' au son de quelque chanson rustique où ils appelaient la terre leur mère, leur nourrice, celle qui leur donnait leur vivre. Alors, il n'y avait pas d'autre fête en la vie des hommes que celle-là; tout le reste de la vie humaine n'était que douleur, malaise' et tristesse.

Mais maintenant, quelle rage, quelle fureur vous incite à commettre tant de meurtres, alors que vous avez à votre saoul grande affluence de choses nécessaires pour votre vie? Pourquoi mentez-vous, ingrats, contre la terre, comme si elle ne pouvait vous nourrir ? Pourquoi péchez-vous irréligieusement contre Cérès, inventrice des lois saintes, et faites honte au doux et gracieux Bacchus, comme si ces deux déités ne vous donnaient pas assez de quoi vivre ? N'êtes-vous point déshonorés de mêler à vos tables les fruits les plus doux à celui du meurtre et du sang?

Et puis, vous appelez bêtes sauvages les lions et les léopards pendant que vous répandez le sang, et ne leur cédez en rien en cruauté : car si les autres animaux meurtrissent, c'est pour la nécessité de leur pâture, mais vous, c'est par délice que vous le faites, parce que nous ne mangeons pas les lions ni les loups après les avoir tués en nous défendant contre eux, mais les laissons là; mais les bêtes qui sont innocentes, douces et familières', qui n'ont ni dents pour mordre, ni aiguillon, sont celles que nous prenons et tuons, alors qu'il semble que la nature les ait créées seulement pour la beauté et le plaisir.

Ni plus ni moins que si quelqu'un, voyant le Nil débordé, emplissant tout le pays à l'environ d'une eau courante, féconde et génératrice, ne louait avec admiration la propriété de cette rivière qui fait naître et croître tant de beaux et bons fruits, si nécessaires à la vie de l'homme, pour n'y voir qu'un crocodile nageant ou un aspic rampant, ou des mouches malignes, bêtes malfaisantes et mauvaises, et le blâmait pour ce fait; ou bien si, voyant cette terre et cette campagne couverte de bons et beaux fruits et chargée d'épis de blé, il apercevait parmi ces beaux blés quelque épi d'ivraie ou de la teigne, et, délaissant de recueillir et serrer ces belles moissons, ne faisait plus que se plaindre. Ainsi en est-il, quand on entend le plaidoyer d'un orateur en quelque cause et procès, qui, par un véhément torrent d'éloquence, tend à sauver du danger la vie d'un criminel, à prouver et vérifier les imputations et charges de quelques crimes : ce torrent, dis-je, d'éloquence qui court, sans simplicité ni limpidité, mais avec des affections de toutes sortes qu'il imprime dans les coeurs et esprits des auditeurs et des juges, qu'il faut tourner et changer en divers points ou bien les adoucir et les apaiser, délaisse, à bien regarder, la possibilité de peser et considérer le point et sujet principal de la cause, et s'amuse à recueillir des fleurs de rhétorique que le flux du discours' véhément de l'avocat a amenées avec passion dans son cours.

 

    Mais rien ne nous émeut, ni la belle couleur, ni la douceur de leur voix bien accordée, ni la subtilité de leur esprit, ni la netteté de leur vie, ni la vivacité du sens et l'entendement de ces malheureux animaux. Non. Pour un peu de chair, nous leur ôtons la vie, le soleil, la lumière et le cours d'une vie préfixé par la nature : et nous pensons que les cris' qu'ils jettent de peur ne sont point articulés, qu'ils ne signifient rien, là où ce ne sont que prières, supplications et justifications de chacune de ces pauvres bêtes qui gémissent : si tu es contraint par nécessité, je ne te supplie point de me sauver la vie, mais si c'est par l'effet d'une volupté désordonnée, si c'est pour manger, tue-moi; si c'est pour manger par friandise, ne me tue point. O la grande cruauté! Comme il est horrible de voir la table des hommes riches servie et couverte par des cuisiniers et des sauciers qui préparent des corps morts, et plus horrible encore de la voir desservir, parce que le relief de ce qu'on emporte n'a plus rien à voir avec ce que l'on a mangé; ces pauvres bêtes-là ont été tuées pour rien. D'aucuns, évitant les viandes servies à table, ne veulent pas qu'on en tranche ni qu'on en coupe, les épargnant quand elles ne sont plus que chair là où ils ne les ont pas épargnées quand elles étaient encore bêtes vivantes, d'autres tiennent la nature pour cause et origine première de manger de la chair. Prouvons leur donc maintenant que cela ne peut être selon la nature de l'homme.

Tout d'abord, on peut montrer cela par la naturelle composition du corps humain, car il ne ressemble à nul des animaux que la nature a faits pour se paître de chair : il n'a ni bec crochu, ni ongles pointus, ni dents aiguës, ni un estomac si fort, ni les esprits si chauds pour pouvoir cuire et digérer la masse pesante de la chair crue; et quand il y aurait autre chose, la nature même, à l'égalité plate des dents unies, à la petite bouche, à la langue molle et douce et à la faiblesse de la chaleur naturelle et des esprits servant à la concoction, montre elle-même qu'elle n'approuve point chez l'homme l'usage de manger de la chair. Que si tu veux t'obstiner à soutenir que la nature t'a fait pour manger telle viande, tue-la donc toi-même le premier, je dis toi-même, sans user de couperet ni de couteau ni de cognée, mais comme font les loups, les ours et les lions qui, à mesure qu'ils mangent, tuent la bête aussi toi, tue-moi un boeuf à force de le mordre à belles dents, ou de la bouche un sanglier, déchire-moi un agneau ou un lièvre à belles griffes, et mange-le encore tout vif, ainsi que font ces bêtes-là; mais si tu attends qu'elles soient mortes pour en manger et as honte de chasser à belles dents l'âme présente de la chair que tu manges, pourquoi donc manges-tu ce qui a âme ? Mais encore qu'elle fût privée d'âme et toute morte, il n'y a personne qui eût le coeur d'en manger telle qu'elle est; mais on la fait bouillir, on la rôtit, on la transforme avec le feu et plusieurs drogues, altérant, déguisant et éteignant l'horreur du meurtre afin que le sentiment du goût trompé et déçu par tels déguisements ne refuse point ce qui lui est étrange.

Et certes, le Laconien jadis répondit à propos, lui qui, ayant acheté en une taverne un poisson, le donna au tavernier pour le lui préparer, et comme le tavernier demandait du vinaigre, du fromage et de l'huile pour ce faire : « Si j'eusse, dit-il, eu ce que tu me demandes, je n'eusse point acheté de poisson. » Mais nous nous mignardons si délicatement en cette horreur de meurtrir que nous appelons la chair, viande, et avons besoin d'autres viandes pour préparer la chair, y mêlant du vin, de l'huile, du miel, de la gelée, du vinaigre, ensevelissant à vrai dire un corps mort avec des sauces syriaques et arabiques; et les chairs étant ainsi mortifiées, attendries et par manière de dire, pourries, notre chaleur naturelle a beaucoup à faire à la cuire, et ne pouvant la cuire et digérer, elle nous engendre de bien dangereuses pesanteurs et des crudités qui nous amènent de graves maladies. Diogène fut si téméraire qu'il osa bien manger un poulpe tout cru afin d'ôter l'usage de préparer telles viandes par le feu. Ayant auprès et autour de lui plusieurs prêtres et d'autres hommes, il s'affubla la tête de sa cape et mit en sa bouche la chair de ce poulpe, disant : je fais ici un essai périlleux et me mets en danger pour vous. Vraiment, c'était un beau et louable danger, car il ne se hasardait point comme Pélopidas pour le recouvrement de la liberté de Thèbes, ni comme Arrnodius et Aristogiton pour celle d'Athènes, ce beau philosophe-là, combattant de l'estomac avec un poulpe, pour rendre la vie humaine plus bestiale et plus sauvage.

Manger de la chair nuit donc à la nature du corps, mais aussi grossit et épaissit les âmes par satiété et réplétion. Car l'usage du vin à boire et de la viande à manger à coeur saoul rend bien le corps plus fort et plus robuste, mais l'âme plus faible; et de peur que je ne me fasse l'ennemi de ceux qui font profession des exercices du corps, qu'on nomme athlètes, j'userai d'exemples de notre pays même, car ceux de l'Attique nous appellent, nous autres qui sommes du pays de la Béotie, grossiers, lourdauds et sots, principalement parce que nous mangeons beaucoup, comme Ménandre dit dans un passage

    Ces gens qui ont les deux joues enflées.

Et Pindare :

    Fais connaître par vraie preuve.

Ainsi nous évitons l'ancien reproche : porc béotien. Feu sec, âme très sage, disait Héraclite. Et puis les tonneaux vides résonnent quand on les frappe, mais quand ils sont pleins, ils ne répondent point aux coups qu'on leur donne. Les vases de cuivre ténu et délié rendent un son tout à l'entour quand on les frappe, jusqu'à ce qu'on vienne à boucher et obturer l'embouchure avec la main. L'ceil rempli d'humidité superflue s'obscurcit et son acuité diminue de beaucoup à faire son office. Quand nous regardons le soleil à travers un air humide et de grosses vapeurs indigestes, nous ne le voyons point pur ni clair, mais tout terni de lumière et comme plongé au fond d'une nue. Ainsi, à travers un corps tout brouillé, saoul, alourdi de nourriture et de viandes étranges et qui ne lui sont point naturelles, il est forcé que la lueur et la clarté de l'âme viennent à se ternir et se troubler jusqu'à en être aveuglé, n'ayant plus ni lumière ni force pour pouvoir pénétrer jusqu'à observer les finesses des choses, de celles qui sont minuscules, menues et difficiles à discerner.

 

Outre tout cela, ne vous semble-t-il pas que ce soit chose singulièrement recommandable que de s'accoutumer à l'humanité ? Car qui porterait tort et outrage à un homme, si, avec humanité, il s'est doucement pris d'affection pour les bêtes qui n'ont aucune communication ni par leur espèce ni par leur raison avec nous ? J'alléguais, en devisant il y a trois jours, le propos de Xénocrate, que les Athéniens condamnèrent à l'amende celui qui avait écorché vif un mouton; il me semble que celui qui torture et tourmente un vivant n'est pas pire que celui qui lui ôte la vie et le fait mourir, mais, à ce que je vois, nous ressentons plus ce qui est contre la coutume que contre la nature.

Mais toutes ces raisons que je déduis ainsi au hasard sont un peu trop grossières et vulgaires, car je crains de remuer en mes propos et toucher à la cause et origine de cette sentence, si pleine d'un contenu secret : qu'il ne faut point manger de chair. Elle est incroyablement malaisée à persuader aux hommes couards et timides, ainsi que dit Platon, à ceux qui ne sentent que le terrestre et le mortel, ni plus ni moins que le pilote craint et redoute de confier son navire à la mer en tourmente et le poète, de dresser une machine en un théâtre qui tourne toute la scène.

Ne vaudrait-il pas mieux, à la fin, toucher ou même crier tout haut ici les vers d'Empédocle, qui, en paroles couvertes, nous donne à entendre que les âmes sont attachées à des corps mortels en punition de meurtres, parce qu'elles ont mangé de la chair et se sont dévorées l'une l'autre, encore que cette sentence et cette opinion soit bien plus ancienne qu'Empédocle. Car ce que les poètes rapportent de Bacchus, démembré, des outrages et des atteintes que lui portèrent les Titans : certes, c'est une fable, dont le sens caché et retiré tend à démontrer la résurrection, car la part de nous-mêmes qui est brutale et privée de raison, violente et désordonnée, est celle qui n'est pas divine, mais appartient aux démons. Les Anciens l'ont appelée les Titans. C'est la part en nous qui est punie, et dont justice est faite.

De manger chair. Second traité.

La raison nous veut frais et dispos, tant de volonté que de pensée, pour entendre discourir contre cette coutume rance et moisie de manger chair; car il est bien malaisé, comme disait Caton, de prêcher un ventre qui n'a pas d'oreilles. Nous avons tous bu le breuvage de la coutume, qui ressemble à celui de Circé

    Mêlant douleur, regret, tristesse
    Au tort, à l'abus, à la tromperie.

Il n'est pas facile de revomir l'hameçon de l'appétit de manger de la chair quand on en a les entrailles percées et que l'on est aveuglé et emporté par l'amour de la volupté. Le devoir voudrait que, comme les Egyptiens qui ôtent le ventre et les entrailles à un homme quand il est trépassé, les déchirent et découpent au soleil, puis les jettent comme étant cause de tous les péchés que l'homme a commis, nous retranchions, nous aussi, toute gourmandise, toute friandise et tout meurtre pour vivre saintement le reste de la vie, parce que ce n'est pas le ventre qui est meurtrier mais c'est lui qui est souillé de chose meurtrie par intempérance ; et s'il est impossible de le faire en soi, ou par accoutumance, à tout le moins, par honte de la faute que nous commettons, usons-en avec raison. Mangeons de la chair, pourvu que ce ne soit que pour satisfaire à la nécessité, non pour fournir aux délices ni à la luxure. Que ce soit avec commisération et regret, et non par jeu et plaisir, non par cruauté comme on fait maintenant de plusieurs manières, soit par coups de broches rouges de feu pour tuer les pourceaux, afin que le sang éteint et répandu par le fer ardent qui les traverse rende la chair plus tendre et plus délicate, soit en sautant à deux pieds sur le ventre de pauvres truies pleines et prêtes à mettre bas, tout en leur foulant et battant le ventre et les tétins, afin que le sang, le lait et le fruit de sa conception fassent, ô Jupiter purgatif, un mets friand, une sommande [=sorte de charcuterie], de cette partie de l'animal qui est la plus gâtée et la plus corrompue. D'autres filent et cousent les yeux des grues et des cygnes, les enferment en un lieu obscur pour les engraisser avec des mixtures étranges et des pâtes de figues sèches, afin que leur chair en soit plus délicieuse et plus friande : et il apparaît manifestement que ce n'est pas par besoin de nourriture, ni par disette et nécessité qu'on le fait, mais par délice, par luxure, par une curiosité du somptueux et par superfluité, dont on tire une volupté injuste. Tout comme celui qui est insatiable de la volupté des femmes, après en avoir essayé plusieurs ici et là et n'ayant pas encore sa luxure assouvie, tombe en une vilenie qu'on ne peut même nommer; de même, l'intempérance en matière de mangeaille, quand elle dépasse le naturel et le but nécessaire, tourne en cruauté et injustice et cherche à diversifier ses appétits désordonnés.

Car les instruments des sentiments se gâtent les uns les autres par contagion, comme une maladie, et se laissent aller à fauter ensemble par intempérance, quand ils ne se contentent pas de la mesure naturelle. Ainsi, l'ouïe, ne se satisfaisant pas de la raison, a corrompu la musique; le toucher, dégénérant en délicatesse féminine, demande et recherche des attouchements et chatouillements féminins. Le même vice a enseigné à la vue à ne pas se contenter de moresques, de bals, d'honnêtes et gentilles danses ni d'images et de peintures semblables, mais que les plus chers et les plus agréables spectacles lui fassent voir des meurtres d'hommes, des blessures et des combats. Voilà comment après des tables injustes et illégitimes s'ensuivent des amours dissolues : après des assemblées luxurieuses et déshonnêtes s'ensuit qu'on prend plaisir à entendre de vilains et infames propos, qu'après ces propos et ces chansons éhontés, on demande à voir des choses hideuses et horribles où dans ces spectacles inhumains se joint une cruauté et une dureté impassibles qui ne se passionne point pour des cas humains.

Voilà pourquoi le divin Lycurgue recommanda, en l'une de ses trois ordonnances que l'on appelle Rhêtres, de faire les portes et les huisseries des maisons et leurs couvertures à la scie et à la cognée seulement, sans y employer un quelconque autre instrument, non qu'il eût conçu quelque haine envers la tarière, le rabot ou autres outils de menuiserie, mais parce qu'il savait qu'à travers de tels ouvrages ne passerait jamais un lit doré et qu'on ne prendrait jamais la hardiesse d'apporter en si simple maison des tables d'argent, des tapis teints de pourpre ou des pierres précieuses mais qu'à maison, lit, table ou coupe simples, conviennent un souper sobre, un dîner simple et populaire. De tout début de vie inutile et désordonnée découle le commencement de délicatesses, de curiosités et de superfluités luxurieuses

    Comme un poulain suit la jument qu'il tète.

Quel souper n'est pas superflu, pour lequel on tue un animal qui a âme et vie ? Estimons-nous que c'est une petite perte et dépense qu'une âme ? je ne dis pas encore, à l'aventure, que c'est celle de ta mère, de ton père, de ton ami ou de ton fils, comme disait Empédocle ; mais elle est à tout le moins une âme participant aux sentiments de vue, d'ouïe, d'appréhension, de discernement tels que la nature les a donnés à chaque animal pour chercher ce qui lui est propre, et fuir ce qui lui est contraire. Considérons un peu si ceux qui nous enseignent à manger nos enfants, nos amis, nos pères et nos femmes quand ils sont morts, nous rendent plus doux et plus humains que Pythagore et Empédocle, qui veulent nous accoutumer encore à être justes envers les autres animaux. Tu te moques de celui qui se fait un cas de conscience de manger du mouton: mais nous, diront-ils, ne pourrions-nous avoir envie de rire, en voyant quelqu'un qui couperait des portions du corps de son père ou de sa mère qui seraient morts et les enverrait à un de ses amis qui serait absent, conviant en même temps les amis présents à venir en manger et leur en servirait largement à table ?

Peut-être encore commettons-nous une faute, en maniant ces ouvrages, sans avoir d'abord purifié nos mains, nos yeux, nos oreilles, si, d'aventure, toutes ces parties-là n'étaient pas déjà purifiées et nettoyées par le discours et la conversation douce de telles choses qui, comme dit Platon, enlèvent l'amer de tous ces récits. Mais si l'on mettait de tels ouvrages et des arguments comme ceux-là les uns devant les autres, on jugerait qu'ils sont ceux de la philosophie des Scythes, des Tartares, des Sogdaniens et des Mélanchléniens, sur lesquels on dit que les écrits d'Hérodote mentent. Mais les sentences et les opinions de Pythagore et d'Empédocle étaient les anciennes lois et ordonnances, les statuts et jugements des Grecs : que les hommes ont quelque droit commun avec les bêtes brutes. Qui furent donc ceux qui les ont modifiés depuis ?

    Ceux qui premiers ont forgé les épées,
    Outils de mal, et les gorges coupé
    Des pauvres boeufs qui labourent les champs.

Les tyrans aussi, commencèrent un jour à commettre des meurtres, comme jadis à Athènes lorsqu'ils tuèrent un fort méchant calomniateur, appelé Epitedius, puis un autre, puis un troisième. Depuis, les Athéniens s'étant accoutumés à voir tuer, virent exécuter Niceratus, fils de Nicias, puis Théramène, le capitaine et Polémaque, le philosophe. De même, au commencement, on mangea une bête sauvage malfaisante, puis un oiseau, un poisson attiré dans les filets. La cruauté étant amorcée et s'exerçant par de tels meurtres, on passa au boeuf laboureur, au mouton qui nous vêt, au coq domestique. Ainsi, croissant et raidissant leur insatiable cupidité, ils en vinrent à tuer et blesser des hommes et à donner des batailles. On ne peut prouver ni démontrer par la raison que les âmes auraient, en leur renaissance, des corps communs, que celui qui est maintenant raisonnable, renaîtrait une autre fois, brutal et irraisonnable, ni que ce qui est sauvage, reviendrait à la vie par une autre nativité domestique et privée, que la nature, enfin, transmuerait ainsi tous les corps, délogeant et relogeant les âmes de l'une à l'autre :

    Les revêtant d'une chair inconnue.

Ces raisons, au moins, ne sont-elles pas suffisantes pour détourner l'intempérance de ceux qui tuent, pour soutenir que cela apporte des maladies, des crudités et des pesanteurs aux corps, corrompt l'âme qui s'adonne naturellement à la contemplation des choses élevées, quand nous nous sommes accoutumés à ne jamais festoyer un hôte ou un ami étranger qui vient nous voir, ni célébrer des noces, ou banqueter avec nos amis sans faire meurtre et répandre le sang ? Toutefois, si la preuve de la mutation des âmes en divers corps n'est pas suffisamment démontrée pour y ajouter foi certaine, à tout le moins doit-elle nous tenir bien en crainte, et nous faire aller plus retenus, ni plus ni moins que quand deux armées se rencontrent et se combattent la nuit : si quelqu'un trouve un homme tombé à terre, le corps tout couvert et caché par des armes, et lui met l'épée à la gorge, et qu'il entende un autre homme qui lui crie, sans le savoir avec certitude, qu'il estime et pense que cet homme gisant est son fils ou son frère ou son père, ou son compagnon : lequel sera le meilleur, de celui qui ajoutant foi à une conjecture et à un faux soupçon, pardonne à un ennemi, comme s'il était ami, ou celui qui, méprisant ce qui n'a preuve certaine, tue un des siens comme si c'était son ennemi ? Personne parmi vous ne dirait que le dernier cas serait une trop lourde faute. Considérez un instant Mérope, dans la tragédie, quand elle lève sa cognée pour frapper son propre fils, pensant être devant le meurtrier de son fils, et dit

    Ce coup mortel, saintement je te donne.

Quel mouvement elle excite dans le théâtre, comme elle fait dresser les cheveux sur la tête des spectateurs, craignant qu'elle n'intervienne avant le vieillard qui lui prend le bras, et ne blesse le jeune adolescent! Si, d'aventure, il y avait eu là tout près un autre vieillard qui lui eût crié : frappe hardiment, c'est un ennemi, que l'autre, au contraire, lui eût dit : ne frappe pas, c'est ton fils! Quel crime eût été le plus grave, laisser passer de punir un ennemi, dans le doute qu'il fût son fils, ou tomber dans le parricide, en tuant son fils, sous l'effet de sa colère contre son ennemi ?

Quand donc il n'y a ni haine ni courroux, qui nous pousse à commettre un meurtre, si ni la vengeance, ni la crainte de notre salut ne nous meut, mais le plaisir de tenir sous nous un mouton, la gorge tournée à la renverse, alors qu'un philosophe nous dit d'un côté : coupe-lui la gorge, c'est une bête brute, tandis que d'un autre côté, un autre nous crie : arrête-toi, car sais-tu si ce n'est point l'âme d'un de tes parents, ou d'un Dieu, qui est logée dans ce corps ?

Le danger, ô Dieu, est-il le même, ou semblable, de me refuser à manger de la chair, ou de ne pas croire que je tue mon enfant, ou quelque autre de mes parents ? Les Stoïciens qui touchent ce point - manger de la chair - se contredisent : pourquoi s'appliquent-ils à défendre le ventre et la cuisine ? Pourquoi, alors qu'ils condamnent si haut la volupté, comme étant chose trop molle et efféminée, qui ne doit être tenue pour bonne ni presque bonne, ni propre et convenable à la nature, s'efforcent-ils néanmoins de défendre ce qui appartient aux voluptés de la bouche ? La raison voudrait, puisqu'ils chassent et bannissent des tables les parfums, la pâtisserie et tout fruit de four, que, par conséquent, ils s'offensent encore plus d'y voir de la chair et du sang. A présent, comme s'ils voulaient, par leurs règles philosophiques, contrôler nos livres de raison et de dépense ordinaire, ils y retranchent tout frais qui se font pour la table, comme inutile et superflu, mais ils ne rejettent pas ce qu'il y a de cruel et de sanguinaire dans la superfluité. Non, disent-ils, c'est parce que nous n'avons nulle communication en droit et en justice, avec les bêtes brutes. On pourrait leur répondre : mais nous n'en avons pas avec les parfums ni avec les sauces étrangères, et néanmoins, vous voulez qu'on s'en abstienne, rejetant et chassant de tous côtés ce qui n'est, dans la volupté, ni utile ni nécessaire. Examinons d'un peu plus près ce point-là, à savoir, si nous n'avons aucune communication de droit et de justice avec les animaux irraisonnables, non pas subtilement et artificiellement, comme font les Sophistes dans leurs disputes, mais humainement, selon nos propres passions et affections, pour en bien décider.

 

 

 

 

Sur l'usage des viandes

(tr. Ricard, 1844)
 

 

(993a) Vous me demandez pour quelle raison Pythagore s'abstenait de manger de la chair de bête ; mais moi; je vous demande avec étonnement quel motif ou plutôt quel courage eut celui qui le premier approcha de sa bouche une chair meurtrie, qui toucha de ses lèvres les membres sanglants d'une bête expirante, qui fit servir sur sa table des corps morts et des cadavres, et dévora des membres qui, le moment d'auparavant, bêlaient, mugissaient, marchaient et voyaient? Comment ses yeux purent-ils soutenir l'aspect d'un meurtre? comment put-il voir égorger, écorcher, déchirer un faible animal? comment put-il en supporter l'odeur? comment ne fut-il pas dégoûté et saisi d'horreur quand il vint à manier l'ordure de ces plaies, à nettoyer le sang noir qui les couvrait ?

    (993c) Les peaux rampaient encor sur la terre écorchées;
    Les chairs dans son foyer mugissaient embrochées;
    Et l'homme dans son sein les entendit gémir.

Ces vers d'Homère ne sont qu'une fiction ; mais quel repas monstrueux que d'assouvir sa faim d'animaux encore mugissants, que de se faire apprêter des bêtes qui respiraient, qui parlaient encore, que de prescrire la manière de les cuire, de les assaisonner et de les servir ! C'est de ceux qui commencèrent ces horribles festins, et non de ceux qui les ont enfin quittés, qu'on a lieu de s'étonner. Encore les premiers qui osèrent manger la chair des animaux pouvaient-ils s'excuser sur (993c) la nécessité. Ce ne fût pas pour satisfaire des goûts désordonnés, ni dans l'abondance des commodités de la vie, que, par une sensualité barbare, ils recherchèrent des plaisirs réprouvés par la nature et par l'humanité. S'ils pouvaient renaître aujourd'hui et recouvrer le sentiment et la voix, ils nous diraient :

« Heureux mortels, quelle faveur les dieux vous ont faite, de vous réserver pour un temps où la nature vous prodigue toutes sortes de biens ! que de richesses elle fait éclore pour vous ! quels vignobles à vendanger ! quelles moissons à recueillir ! de quels fruits délicieux les arbres sont chargés ! Vous pouvez jouir de toutes ces richesses sans jamais souiller vos mains. Nous, au contraire, nous avons vécu dans le temps le plus dur et le plus misérable, où le monde, nouvellement formé, ne nous offrait aucune ressource contre la plus affreuse misère. (993e) Le ciel était encore couvert de vapeurs épaisses, et les astres, sans lumière, n'étaient qu'une masse confuse de feu et d'eau bourbeuse qu'agitaient les vents et les orages. Le cours du soleil n'avait pas une marche fixe et régulière ; les heures de son lever et de son coucher n'étaient pas invariables, et des révolutions périodiques ne ramenaient pas à des époques certaines les saisons couronnées de fruits abondants. Le cours incertain des rivières dégradait leurs rives de toutes parts ; des étangs, des lacs, de profonds marécages, des bois stériles et des forêts sauvages couvraient partout sa surface. Elle ne produisait d'elle-même aucun bon fruit ; nous n'avions nul instrument de labourage et nous ignorions l'art de la rendre féconde. La faim ne nous laissait aucun relâche, et, comme nous n'avions pu rien semer, nous ne pouvions espérer de récolte. Faut-il s'étonner que, contre le sentiment de la nature, nous ayons fait usage de la chair des animaux (993f) dans un temps où la mousse et l'écorce des arbres faisaient notre nourriture? Quelques racines vertes de chiendent ou de bruyère étaient pour nous un régal, et ceux qui avaient pu trouver du gland dansaient de joie autour d'un chêne on d'un hêtre, au son d'une chanson rustique, et appelaient la terre leur nourrice et leur mère. (994a) C'étaient alors leurs uniques fêtes ; tout le reste de la vie humaine n'était que peine et que misère.

« Mais vous, quelle fureur, quelle rage vous porte à commettre des meurtres, quand vous êtes rassasiés de biens et que vous regorgez de vivres ? Pourquoi mentez-vous contre la terre en l'accusant de ne pouvoir vous nourrir ? pourquoi péchez-vous contre Cérès, inventrice des saintes lois ? pourquoi déshonorez-vous le gracieux Bacchus, consolateur des hommes, comme si leurs dons ne suffisaient pas à la conservation du genre humain? Comment osez-vous mêler avec leurs doux fruits le sang et le carnage ? Et après cela vous appelez bêtes féroces les dragons, les panthères et les lions, tandis que, souillant vos mains par des meurtres, vous ne vous montrez pas moins féroces qu'eux. (994b) Ils tuent les autres animaux pour vivre, et vous les égorgez pour vous livrer à vos cruelles délices. »

En effet, nous ne mangeons ni les lions ni les loups après les avoir tués en nous défendant contre eux. Nous les laissons tranquilles, et nous égorgeons des bêtes douces et innocentes, qui n'ont ni aiguillons ni dents meurtrières, et que la nature semble avoir produites pour nous faire jouir de leur grâce et de leur beauté. Que penserait-on d'un homme qui, voyant le Nil débordé couvrir les campagnes de ses eaux fécondantes, au lieu d'admirer la propriété qu'elles ont de produire les fruits les plus doux et les plus utiles, frappé d'y voir nager des crocodiles et des serpents (994c) ou voltiger des essaims de mouches sauvages et malfaisantes, leur imputerait ces vices accidentels? ou de celui qui, apercevant, parmi les fruits excellents et les riches moissons dont les champs sont couverts, quelques épis d'ivraie ou de nielle, ne ferait point attention à la bonté des premières productions et se plaindrait de ces mauvaises herbes? Quand un orateur au barreau, pour sauver son client ou pour convaincre un accusé de se crimes, réunit les preuves les plus convaincantes, (994d) et qu'au lieu d'observer une marche simple et unie, il déploie les mouvements des passions les plus vives, les plus capables d'émouvoir ou ses auditeurs ou ses juges, de les enflammer et de les calmer à son gré, serait-il juste de ne lui tenir aucun compte de tant de beautés, ni de tout ce qu'il lui en a coûté de peines et de soins pour traiter dignement son sujet, et de relever minutieusement quelques expressions inexactes qui lui auraient échappé dans le feu de la composition ?

Voilà cependant ce que nous faisons ; nous ne sommes sensibles ni aux belles couleurs qui parent quelques uns de ces animaux, (994e) ni à l'harmonie de leurs chants, ni à la simplicité et à la frugalité de leur vie, ni à leur adresse et à leur intelligence; et, par une sensualité cruelle, nous égorgeons ces bêtes malheureuses, nous les privons de la lumière des deux, nous leur arrachons cette faible portion de vie que te nature leur avait destinée. Croyons-nous d'ailleurs que les cris qu'ils font entendre ne soient que des sons inarticulés, et non pas des prières et de justes réclamations de leur part? Ne semblent-ils pas nous dire : Si c'est la nécessité qui vous force à nous traiter ainsi, nous ne nous plaindrons pas, nous ne réclamons que contre une violence injuste. Avez-vous besoin de nourriture? égorgez-nous. Ne cherchez-vous que des mets plus délicats ? laissez-nous vivre, et ne nous traitez pas avec tant de cruauté. C'est un spectacle dégoûtant que devoir servir sur les tables des riches ces corps morts (994f) que l'art des cuisiniers déguise sous tant de formes différentes ; mais c'en est un plus horrible encore que de les voir desservir. Les restes sont toujours plus considérables que ce qu'on a mangé. Combien donc d'animaux tués inutilement ! D'autres ne touchent point à une partie des mets qu'on leur a servis, ils ne souffrent pas qu'on coupe les viandes qu'ils ont laissées, et eux-mêmes ils n'ont pas honte de mettre en pièces des animaux vivants.

L'usage de manger de la viande est, dit-on, fondé sur la nature. Mais d'abord la conformation seule du corps humain prouve le contraire ; elle ne ressemble à celle d'aucun des animaux carnivores. L'homme n'a ni un bec crochu ni des griffes ou des serres, (995a) ni des dents tranchantes ; son estomac n'est pas assez fort ni ses viscères assez chauds pour élaborer et changer en chyle une nourriture aussi pesante que la chair des animaux (01). Au contraire la nature, en nous donnant des dents unies, une bouche étroite, une langue douce et molle, et des esprits animaux d'une chaleur modérée, semble avoir interdit à l'homme ces sortes d'aliments. Si vous vous obstinez à soutenir qu'elle vous a faits pour manger la chair des animaux, égorgez-les donc vous-mêmes, je dis de vos propres mains, sans vous servir de coutelas, de massue ou de hache. Faites comme les loups, les ours (996b) et les lions, qui tuent les animaux dont ils se nourrissent. Mordez, déchirez à belles dents ce bœuf, ce pourceau, cet agneau ou ce lièvre; mettez-les en pièces, et comme ces bêtes féroces, dévorez-les tout vivants. Si, pour les manger, vous attendez qu'ils soient morts et que vous ayez horreur d'égorger un être vivant, pourquoi donc, outrageant la nature, vous nourrissez-vous d'un être animé ? Pourquoi, après même qu'il est mort, ne le mangez-vous pastel qu'il est? Il Vous en faut transformer la chair par le feu, la faire bouillir ou rôtir, la dénaturer enfin par des assaisonnements et des drogues qui ôtent l'horreur du meurtre, afin que le goût, trompé par ces déguisements, ne rejette point une si étrange nourriture. Un Spartiate acheta dans une auberge un poisson, et le donna au cuisinier afin qu'il (995c) l'apprêtât. Celui-ci lui demanda du beurre, de l'huile et du vinaigre pour l'assaisonner: Eh quoi! lui répondit sensément le Spartiate, si j'avais tout ce que vous me demandez là, croyez-vous que j'eusse acheté le poisson ?

Mais ces meurtres dégouttants flattent si fort notre sensualité, que nous donnons à la chair le nom de mets, et cependant pour la manger nous avons besoin d'assaisonnements ; nous y mêlons de l'huile, du vin, du miel, du garum (02), du vinaigre, des aromates de Syrie et d'Arabie ; on dirait vraiment qu'il s'agit d'embaumer un corps mort. Ces viandes ainsi amollies et attendries, je dirais presque corrompues, n'en sont pas moins difficiles à digérer, et après même que nous les avons digérées, elles nous occasionnent des pesanteurs et des crudités pénibles. Diogène (995d) osa manger un polype tout cru pour s'épargner la peine de le faire cuire. En présence d'un grand nombre de prêtres et d'autres spectateurs, il se couvrit la tête de son manteau, et approchant le polype de sa bouche : Ô Athéniens, s'écria-t-il, à quel danger je m'expose pour vous! Voilà sans doute un bel exploit. Comme Pélopidas s'exposa courageusement pour la liberté de Thèbes (03), Harmodius et Aristogiton pour celle d'Athènes (04), ce brave philosophe osait combattre contre un polype cru, pour rendre les hommes encore plus féroces.

Mais outre que l'usage de la chair des animaux est contraire à la nature, (995e) il appesantit encore l'âme (05) par la réplétion et la satiété qu'il occasionne. Si le vin et les viandes donnent au corps plus de force et de vigueur, ils rendent l'esprit plus faible et plus obtus. Je ne citerai pas ici les athlètes, afin de ne pas m'en faire des ennemis ; je prendrai des exemples domestiques. Les Athéniens reprochent aux habitants de la Béotie d'être grossiers et stupides, et la principale cause de ce reproche c'est leur voracité. On connaît le proverbe : la truie de Béotie. Ménandre dit d'eux : Ils ont des mâchoires. Tout le monde sait le mot de Pindare (06) ; celui d'Héraclite n'est pas moins connu. L'âme sèche, disait ce philosophe, est la meilleure et la plus sage. Quand on frappe sur des tonneaux vides, ils rendent du son ; s'ils sont pleins, ils n'en font entendre aucun (07). Des vases de cuivre minces retentissent au loin (995f) quand on les frappe, à moins qu'on n'arrête le son en y posant la main, et qu'on ne coupe ainsi la communication. Un œil chassieux s'obscurcit, et devient inhabile à remplir sa fonction naturelle. Lorsqu'on regarde le soleil à travers un air humide et chargé de vapeurs, il perd son éclat et sa pureté ; il paraît obscur, nébuleux, et ne jette qu'une lumière incertaine. De même, quand le corps est rassasié et appesanti par des aliments étrangers à sa constitution, (996a) l'éclat et le feu de l'esprit en sont nécessairement émoussés : il ne peut s'occuper que d'objets vains et frivoles, sur lesquels il se traîne pesamment ; il n'a plus ni assez de force ni assez d'énergie pour s'élever à la contemplation d'objets grands et difficiles.

Et sans cela quelle disposition de l'âme plus digne d'être recherchée, que l'habitude de la douceur et de l'humanité? Quel homme se portera jamais à en blesser un autre lorsqu'il se sera accoutumé à ménager, à traiter avec bonté des animaux qui lui sont si étrangers? Je me souviens qu'en vous rapportant, il y a trois jours, le trait de Xénocrate et je vous citai le jugement des Athéniens, qui punirent un citoyen pour avoir écorché vif un bélier. Celui qui tourmente ainsi un animal vivant est-il plus coupable (996b) que celui qui le tue ? Mais nous sommes plus affectés de ce qui est hors de nos usages que de ce qui contrarie la nature.

Les raisons que j'ai données jusqu'ici sont simples et communes ; mais notre opinion a une source plus grande et plus mystérieuse que ne peuvent croire les hommes faibles et lâches, qui, suivant Platon, ne sauraient s'élever au-dessus des choses mortelles. Je n'ose la proposer dans cette conférence, comme un pilote craint de faire mouvoir son vaisseau pendant la tempête, ou un poète, à la fin de sa pièce, de recourir à une machine. Je placerai cependant ici, en forme d'introduction, les vers d'Empédocle (08). Ils renferment une allégorie dont le but est de montrer que nos âmes ne sont attachées à des corps mortels qu'en punition des meurtres qu'elles ont commis sur les animaux dont elles ont dévoré les chairs. (996c) Cette doctrine est même plus ancienne qu'Empédocle. L'audace des Titans, qui osèrent mettre en pièces Bacchus et se nourrir de ses chairs, et que Jupiter punit en les frappant de la foudre, est une allégorie dont le sens caché se rapporte à sa seconde naissance (09) ; car la faculté irraisonnable de notre âme, qui, livrée au désordre et à la violence, est l'ouvrage, non de Dieu, mais du démon, fut appelée Titan par les anciens, et c'est elle qui est punie de nos crimes.

(996d) La raison veut que nous revenions aujourd'hui, avec des preuves et des forces toutes nouvelles,j sur la question de l'usage des viandes que nous agitâmes hier. Il est difficile, disait Caton, de se faire entendre à des estomacs, qui n'ont point d'oreilles. D'ailleurs nous buvons tous depuis longtemps dans la coupe de l'habitude, qui, comme celle de Circé,

(996e) Mélange dangereux de funestes douceurs,
Enfante les regrets, les larmes, les douleurs.

Il n'est pas facile de faire rejeter cet appât trompeur à des hommes qui en ont savouré le plaisir, et qui s'y sont fortement attachés. Quand les Égyptiens embaumaient un corps mort, ils en étaient les entrailles, et, après avoir pris le soleil à témoin, ils les jetaient comme étant là cause de toutes les fautes que le mort avait commises. De même il serait à souhaiter que nous pussions arracher de notre âme la sensualité et le goût du carnage, pour mener à l'avenir une vie plus pure ; car ce n'est point notre estomac qui est coupable de ces meurtres, c'est nous qui le souillons par notre intempérance.

Mais s'il nous est impossible de renoncer à cet usage, (996f) ou que l'habitude que nous en avons contractée nous fasse rougir de quitter ce régime vicieux, conservons-y du moins la modération que la raison nous prescrit. Mangeons la chair des bêtes par besoin et non par sensualité. Lorsque nous privons un animal de la vie, montrons-nous compatissants et sensibles. N'insultons pas à leur malheur, en prenant plaisir à les tourmenter, comme on fait aujourd'hui en égorgeant des pourceaux avec des broches rougies au feu, (997a) afin que la trempe du fer amortissant la chaleur du sang et augmentant sa diffusion, en rende la chair plus délicate. D'autres sautent sur les mamelles des truies qui sont près de mettre bas et les foulent aux pieds ; et après avoir fait périr les petits dans les blessures cruelles de la mère, ils les retirent ainsi meurtris et couverts d'un lait et d'un sang presque corrompus, afin de manger ces animaux (quelle horreur, grands dieux ! ) dans cet état d'inflammation. Il yen a qui crèvent les yeux des grues et des cygnes, et qui les engraissent dans les ténèbres, afin de donner à leur chair un meilleur goût par tous les ingrédients recherchés qu'ils leur font prendre. Cela prouve évidemment que ce n'est pas la nécessité et le défaut d'autre nourriture, (997b) mais la satiété et le désir de satisfaire un luxe cruel, qui les font recourir à ces plaisirs injustes.

Les hommes insatiables des plaisirs des sens essaient de tout, et passant ainsi de débauche en débauche, ils finissent par tomber dans les excès les plus honteux. De même l'intempérance dans le manger, lorsqu'elle passe les bornes de la nature et du besoin, nous entraîne, pour varier nos goûts, dans le désordre et la cruauté. Nos sens se vicient par leur contagion mutuelle, et lorsqu'ils sortent des règles que la nature leur prescrit, ils se rendent les uns les autres complices de leurs excès. Ainsi une oreille mal organisée corrompit la musique, dans laquelle un goût efféminé introduisit des accents affectés et des modulations lascives. (997c) Ainsi l'œil se dégoûta des danses pyrrhiques (10), des gestes animés et des mouvements vifs, des statues et des tableaux d'une forme élégante, et il se procura à grands frais les spectacles sanglants d'hommes qui s'entre-tuaient ou se couvraient de sang et de blessures (11). Ainsi enfin des tables chargées de ces mets barbares amènent des amours dissolus ; à ces amours honteux succèdent des chants que proscrit la saine musique ; ces chants lascifs sont suivis de spectacles absurdes, et ces spectacles inhumains finissent par nous rendre insensibles et cruels les uns envers les autres. Aussi le divin Lycurgue, dans une des trois ordonnances qu'on appelle rhétres (12), défendit-il qu'on employât, pour construire les portes et les planchers des maisons, (997d) d'autre instrument que la scie et la cognée, non qu'il voulût proscrire et anéantir les tours, les rabots et les autres instruments destinés à des ouvrages plus lins ; mais il savait que des édifices ainsi construits ne seraient point meublés de lits dorés, de tables d'argent, de tapis de pourpre ni de pierres précieuses, et que la simplicité de la maison, du lit, de la table et des autres meubles, amènerait celle des repas.

Mais tous les genres de luxe et de dépense suivent la somptuosité de la table,

    Comme un léger poulain suit les pas de sa mère.

Est-il un repas magnifique où l'on n'égorge quelque être vivant ? Regardons-nous comme indifférente la perte d'une âme? (997e) Je veux que ce ne soit pas, comme le croit Empédocle, celle d'un père, d'une mère, d'un fils ou d'un ami (13) ; c'est toujours celle d'un être qui sent, qui voit et qui entend, qui a de l'imagination et de l'intelligence, facultés que chaque animal a reçues de la nature pour se procurer ce qui lui convient et éviter ce qui peut lui nuire. Quels philosophes nous inspirent plutôt des sentiments de douceur et d'humanité, de ceux qui nous engagent à manger nos amis, nos enfants, nos pères et nos mères, parce qu'ils les regardent comme morts, ou de Pythagore et d'Empédocle, qui nous enseignent à exercer la justice même envers des êtres d'une autre espèce que nous? Vous vous moquez d'un homme qui s'abstient de manger du mouton. Mais, vous diront les partisans de la métempsycose, avons-nous moins droit de rire lorsque nous voyons, après la mort d'un père ou d'une mère, couper leurs corps par morceaux, (997f) en envoyer des portions à vos amis absents, et inviter ceux qui sont présents à se nourrir de leur chair que vous leur servez abondamment ? Peut-être avons-nous tort de lire les ouvrages où l'on trouve ces faits atroces, sans avoir auparavant purifié nos mains et nos pieds, nos yeux et nos oreilles, si toutefois ce n'est pas les purifier que d'en parler comme nous faisons, et d'adoucir, suivant le conseil de Platon, (998a) par des discours humains, des maximes pleines d'amertume. Si nous comparons ces écrits avec ceux de nos sages, on se convaincra que la philosophie des premiers ne convient qu'à des Sogdiens et à des Mélanchlènes, dont Hérodote raconte des choses incroyables (14), et que les dogmes de Pythagore et d'Empédocle sont conformes aux lois et aux usages des anciens Grecs. On dira peut-être que nous ne devons aucune justice à des animaux privés de raison. Quels hommes ont établi une opinion semblable?

    Ce sont ceux qui forgeant l'acier homicide
    Versèrent les premiers le sang d'un bœuf timide,
    Et de sa chair sanglante osèrent se nourrir.

C'est ainsi que les tyrans s'essaient aux meurtres. (998b) Ceux d'Athènes firent mourir d'abord le plus méchant des sycophantes (15) nommé Epitédius, ensuite un second, puis un troisième. Bientôt les Athéniens, accoutumés à voir verser le sang, souffrirent qu'on fit périr Nicératus, fils de Nicias, le général Théramène et le philosophe Polémarque. De même dans les commencements on mangea un animal sauvage et malfaisant, ensuite un oiseau et un poisson pris dans des filets. Quand une fois on eut goûté la chair des animaux, on en vint insensiblement, par des essais répétés, jusqu'à manger le bœuf qui partage nos travaux, la brebis dont la toison nous couvre, et le coq qui fait sentinelle dans nos maisons. Ainsi cette insatiable cupidité s'étant peu à peu fortifiée, on a été jusqu'à égorger les hommes, (998c) à les massacrer et à leur faire des guerres cruelles.

Il faut donc prouver que dans la seconde naissance, les âmes vont habiter indifféremment tous les corps, que celle qui animait le corps d'un homme passe dans celui d'une brute, et celle d'une bête féroce dans un animal domestique ; que la nature changeant ainsi, et transportant toutes les âmes,

    Les place tour à tour dans des corps différents.

Sans cela, les autres considérations ne suffiront pas pour détourner les hommes d'un genre d'intempérance qui engendre dans le corps des maladies funestes, et qui dégrade l'âme en la livrant à des guerres injustes et cruelles, tous ces maux sont la suite nécessaire de l'habitude que nous avons prise de ne pas recevoir un étranger, de ne pas célébrer une noce ou traiter des amis sans verser du sang et sans commettre des meurtres. (998d) Mais quoique la doctrine du passage des âmes en divers corps ne soit pas démontrée, le doute seul ne doit-il pas nous imposer la plus grande réserve et la plus grande crainte ? Si dans un combat nocturne un homme fondait l'épée à la main sur un ennemi renversé et couvert de ses armes, et que quelqu'un lui dit qu'il soupçonne que la personne qui est à ses pieds est son père, son fils, son frère ou son ami, que devrait-il faire ? Suivre cet avis douteux et sauver un ennemi en le croyant son ami ; ou, sans égard pour un doute trop vague, tuer son parent ou son ami en le prenant pour un ennemi? Il n'est personne qui ne frémisse de cette dernière supposition.

(998e) Quand Mérope, dans la tragédie qui porte son nom, lève la hache sur son propre fils, qu'elle prend pour son meurtrier, et que, prête à le frapper, elle s'écrie :

Je vais donc t'immoler à ma juste vengeance !

quel frémissement n'excite-t-elle pas dans tout le théâtre ! Dans quelle incertitude cruelle ne met-elle pas tous les spectateurs, par la crainte qu'ils ont qu'elle ne prévienne l'arrivée du vieillard qui doit arrêter son bras et qu'elle ne tue son fils ! Si dans ce moment un vieillard fût venu lui dire : Frappez, c'est votre ennemi, et qu'en même temps un autre lui eût dit : Arrêtez, c'est votre fils, quel crime eût été plus grand, ou de sacrifier la vengeance d'un ennemi à la crainte de faire périr son fils, ou de se rendre coupable du meurtre de son fils en voulant immoler son ennemi? Puis donc que ce n'est ni la haine, ni la colère, ni la crainte, (998f) ni le désir de la vengeance, qui nous portent à égorger les animaux, et que c'est uniquement pour un léger plaisir que nous plongeons le couteau dans le sein de ces malheureuses victimes, supposons qu'un philosophe vienne nous dire : Frappez, c'est un être prive de raison, et qu'un autre nous dise au contraire : Arrêtez ! que savez-vous si l'âme d'un de vos parents ou celle d'un dieu n'est pas logée dans ce corps? Serait-ce donc, ô dieux ! un égal danger de croire ce dernier et de ne pas frapper l'animal, ou, en refusant de le croire, de s'exposer à tuer son fils ou son parent?

(999a) L'opinion des stoïciens sur cette matière ne peut soutenir le parallèle avec lu nôtre. Comment osent-ils justifier l'usage de manger de la viande, tandis qu'ils parlent avec tant de véhémence contre la sensualité et le luxe des tables? Ils regardent la volupté comme une jouissance efféminée, qui n'est ni bonne en soi ni convenable à l'homme ; et cependant ils approuvent ce qui mène à la volupté. Puisqu'ils ont banni des repas la pâtisserie et les parfums, n'était-ce pas une conséquence naturelle que d'en proscrire la chair et le sang ? Mais comme si leurs préceptes philosophiques se bornaient à des journaux de recette et de dépense, ils prescrivent de retrancher de la table les choses inutiles et superflues, et ils n'interdisent pas ce qu'il y a dans le luxe de meurtrier et de barbare. Avons-nous donc, disent-ils, quelque rapport de justice avec des animaux (999b) privés de raison? En avons-nous davantage, peut-on leur répondre, avec les parfums et les essences étrangères? Cependant vous les proscrivez comme superflus, comme propres à favoriser la volupté. Examinons maintenant s'il est vrai que nous n'ayons aucun rapport de justice avec les animaux, et faisons-le, non avec subtilité, comme les sophistes, mais en considérant nos propres affections, en nous interrogeant nous-mêmes, afin de bien discuter cette matière (16)...

 



(01)  L'homme est conformé de manière à être carnivore. Ce n'est point dans la configuration extérieure qu'il faut en chercher la preuve, mais dans ses viscères intérieurs. Le bec crochu, les serres et les griffes donnés aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie, leur servent à saisir les animaux dont ils font leur pâture, et non pas à les digérer.

(02) Garum, espèce de saumure fort délicate que les anciens estimaient beaucoup, et qu'ils faisaient avec les entrailles 'l'un petit poisson saxatile nommé garrus.

(03) L'entreprise formée par Pélopidas et par plusieurs de ses concitoyens contre les tyrans de leur patrie est décrite par Plutarque dans la Vie de ce Thébain et dans le traité du Démon de Socrate.

(04) Ce fut pour délivrer Athènes de la tyrannie des fils de Pisistrate, que ces deux jeunes Athéniens formèrent cette conjuration. Ils furent tués en exécutant leur dessein aux fêtes Panathénées. 

(05) Horace se sert, pour exprimer cette idée, d'un terme énergique. Il dit que l'excès des viandes colle à la terre l'âme, qui est en nous une portion du souffle divin.

(06) « Montrons, dit Pindare, par des effets réels, que nous ne méritons pas qu'on nous applique le proverbe injurieux : la truie de Béotie. »

(07) Cette comparaison s'applique ordinairement à deux personnes, dont l'une, pleine de raison et de bon sens, parle peu, et l'autre, d'un esprit superficiel et léger, parle beaucoup et ne fait qu'un vain bruit.

(08) Plutarque oublie de citer les vers d'Empédocle. 

(09) Le Bacchus dont il s'agit ici n'est pas le fils de Jupiter et de Sémélé que les Grecs honoraient comme le dieu du vin. Celui-ci se nommait le jeune Iacchus, et passait pour fils de Proserpine ou de Cérès. S. Clément d'Alexandrie raconte qu'il était encore dans l'enfance lorsque les Titans pendant que les Curètes dansaient en armes autour de lui, l'attirèrent par des appâts qui pouvaient convenir à son âge. Ils le mirent à mort, le coupèrent par morceaux, firent bouillir et ensuite rôtir ses membres, et Jupiter descendant tout à coup au milieu d'eux les tua à coups de foudre, et chargea Apollon d'enterrer les membres de son fils. Ce dieu les rassembla et les ensevelit sur le mont Parnasse.

(10) La pyrrhique était une danse militaire dont quelques uns attribuent l'origme à Pyrrhus, fils d'Achille, lequel lui donna son nom.

(11) Nous avons déjà eu occasion de parler de la recherche cruelle et barbare que les dames les plus voluptueuses de Rome avaient mise dans ces spectacles déjà si atroces par eux-mêmes.

(12)  Ce mot vient d'un mot grec, ῥέω, je dis. Lycurgue, pour donner plus d'autorité à ses lois, avait supposé qu'il les tenait de l'oracle d'Apollon à Delphes, et on conséquence il les nomma rhétres, nom qui convenait particulièrement aux oracles des dieux.

(13) Cette opinion d'Empédocle vient, comme on voit, à la doctrine de la métempsycose, où l'on croyait que les âmes passaient indifféremment des corps des hommes dans ceux des bêles, et des corps des bêles dans ceux des hommes.

(14) Les Sogdiens étaient des peuples de l'Asie, voisins de la Bactriane, à l'est de la mer Caspienne. Hérodote, en parlant d'eux, ne leur reproche rien d'odieux et de barbare dans leurs mœurs. Strabon dit que les Sogdiens et les Bactriens avaient anciennement des mœurs peu différentes de celles des Nomades, et que ceux-ci étaient dans l'usage de faire manger leurs parents par des chiens, lorsqu'ils étaient parvenus à une extrême vieillesse.

(15) On sait que ce mol signifie délateur.

(16) On voit que ce discours est très incomplet, et que nous avons perdu la preuve de cette dernière proposition, que Plutarque ne fait ici qu'énoncer. On peut y suppléer en lisant le traité de Porphyre.