John Stuart Mill

 

John Stuart Mill,

"Whewell on Moral Philosophy" [1852],

in Robson (éd.), The Collected Works of John Stuart Mill,

Vol. X, London, Routledge and Kegan Paul, 1985, p.186-187,

traduction Estiva Reus (modifiée).

 

Repris dans Tom Regan et Peter Singer (éds.),
Animal Rights and Human Obligations
, Prentice Hall, 1976.

 


---Oeuvres complètes de Mill---




Whewell on Moral Philosophy est la réponse de Bentham aux critiques de Whewell (Lectures on Moral Philosophy in England, 1852) concernant son principe d'utilité.

Bentham avait raison...

Le Dr. Whewell met une dernière touche à sa réfutation supposée du principe de Bentham par ce qu’il croit être une éclatante démonstration par l’absurde. Il se peut que le lecteur doive essayer une centaine d’hypothèses avant de deviner en quoi elle consiste. Moi-même, je ne suis pas encore revenu de l’étonnement qu’elle m’inspire, non à propos de Bentham, mais à propos du Dr Whewell. Voyez, dit-il, à quelles conséquences mène votre principe du plus grand bonheur ! Bentham soutient qu’il est autant de notre devoir de prendre en considération les plaisirs et peines des autres animaux que ceux des humains. Je ne peux résister à l’envie de citer cet admirable passage de Bentham que le Dr. Whewell cite lui-même, avec la conviction, désarmante de naïveté,  que tout le monde considérera qu’il s’agit du comble de l’absurdité :

 

Dans les religions hindoue et musulmane, les intérêts du reste de la création animale semblent avoir reçu quelque attention. Pourquoi ces intérêts n’ont-ils pas été pris en considération universellement, autant que ceux des être humains, en tenant compte des différences en matière de sensibilité ? Parce que les lois en vigueur résultent de la peur mutuelle ; un sentiment que les animaux moins rationnels n’ont pas eu les mêmes moyen de faire valoir que l’homme. Pourquoi [les intérêts du reste de la création animale] ne devraient-ils pas [compter*]?  On ne peut en donner aucune raison. Les Français ont déjà découvert que la noirceur de la peau n’est en rien une raison pour qu’un être humain soit abandonné sans recours au caprice d’un bourreau. On reconnaîtra peut-être un jour que le nombre de pattes, la pilosité de la peau, ou la façon dont se termine le sacrum sont des raisons tout aussi insuffisantes pour abandonner un être sensible au même sort. Et quel autre critère devrait tracer la ligne infranchissable ? Est-ce la faculté de raisonner, ou peut-être celle de discourir ? Mais un cheval ou un chien adulte sont des animaux incomparablement plus rationnels et aussi plus causants qu’un enfant d’un jour, d’une semaine, ou même d’un mois. Mais s’ils ne l’étaient pas, qu’est-ce que cela changerait ? La question n’est pas : peuvent-il raisonner ? ni : peuvent-ils parler ? mais : peuvent-ils souffrir ? ” (Bentham cité par Whewell, Lectures, page 224)

 

Cette noble anticipation, en 1780, d’un progrès moral dont une première étape s’est concrétisée dans les lois entrées en vigueur presque cinquante ans plus tard contre la cruauté envers les animaux, est, aux yeux du Dr. Whewell, la preuve définitive que la morale du bonheur est absurde !

 

Les plaisirs des animaux sont des éléments d’un ordre très différents des plaisirs humains. Nous sommes tenus de nous efforcer d’accroître les plaisirs des hommes, non seulement parce que ce sont des plaisirs, mais parce que ce sont des plaisirs humains. Nous sommes liés aux humains par le lien universel de l’humanité, de la fraternité humaine. Nous n’avons pas un tel lien avec les animaux. (Lectures, p. 223)

 

Voilà donc l’idéal de vertu noble et désintéressé du Dr. Whewell. Les devoirs, selon lui, ne sont que des devoirs envers nous-mêmes et nos semblables.

 

Nous devons nous comporter humainement envers eux parce que nous sommes humains, et non pas parce que nous ressentons tout comme eux des plaisirs animaux (…) La moralité* qui ne dépend que de l’accroissement du plaisir ferait qu’il serait de notre devoir d’accroître le plaisir des cochons ou des oies plutôt que celui des hommes, si nous étions sûrs que les plaisirs que nous pourrions leur donner sont plus grands que les plaisirs des hommes (...) Ce n’est pas seulement une doctrine cousue de fil blanc, mais pour la plupart des gens une doctrine intolérable, que nous puissions devoir sacrifier le bonheur des hommes du moment que de cette manière nous produisons un surplus de plaisir pour les chats, les chiens et les porcs. (Lectures, pp. 223-225)


« Pour la plupart des gens » dans les États esclavagistes des États-Unis, ce n’est pas une doctrine tolérable que celle qui demande de sacrifier une quelconque portion du bonheur des Blancs pour obtenir quantité plus grande de bonheur pour les Noirs. « Pour la plupart des gens » de la noblesse féodale, il aurait été intolérable il y a cinq cent ans d’entendre affirmer qu’un plaisir – ou une peine –  plus grand de cent serfs ne doit pas céder la place au plaisir plus petit d’un noble. Selon le critère du Dr. Whewell, les propriétaires d’esclaves et les nobles ont raison. Ils se sentent « liés » par un « lien de fraternité » aux hommes blancs et à la noblesse, et n’éprouvent pas un tel lien envers les Noirs et les serfs. Et si un sentiment sur des sujets moraux est bon < right> parce qu’il est naturel, leur sentiment est justifiable. Rien n’est plus naturel aux êtres humains, ni, jusqu’à un certain degré de culture, plus universel, que d’estimer que les plaisirs et peines des autres méritent considération en proportion exacte de la similitude entre ces autres et nous-mêmes. Ces superstitions de l’égoïsme présentent les caractéristiques d’après lesquelles Whewell reconnaît ses règles morales ; et son opinion sur les droits des animaux montre que, dans ce cas au moins, il est cohérent. Je suis parfaitement disposé à mettre en jeu l'intégralité de toute cette question[1] sur ce seul point. Supposons qu’une pratique cause plus de souffrance aux animaux qu’elle ne procure de plaisir à l’homme, cette pratique est-elle morale ou immorale ? Si, dans la mesure exacte où ils se dépouillent de l’égoïsme, les hommes ne répondent pas d’une seule voix « immoral », alors que la moralité du principe d’utilité soit condamnée à jamais.

 

 


 

 

[1]. Il s'agit certainement de la question touchant à la moralité du principe d’utilité, c'est-à-dire  du "principe de Bentham", le "principe du plus grand bonheur".

Dr. Whewell puts the last hand to his supposed refutation of Bentham's principle, by what he thinks a crushing reductio ad absurdum. The reader might make a hundred guesses before discovering what this is. We have not yet got over our astonishment, not at Bentham, but at Dr. Whewell. See, he says, to what consequences your greatest-happiness principle leads! Bentham says that it is as much a moral duty to regard the pleasures and pains of other animals as those of human beings. regard the pleasures and pains of other animals as those of human beings. We cannot resist quoting the admirable passage which Dr. Whewell cites from Bentham, with the most ha'if persuasion that everybody will regard it as reaching the last pitch of paradoxical absurdity.

 

Under the Gentoo and Mahometan religion the interests of the rest of the animal kingdom seem to have met with some attention. Why have they not, universally, with as much as those of human creatures, allowance made for the difference in point of sensibility? Because the laws that are, have been the work of mutual fear; a sentiment which the less rational animals have not had the same means as man has of turning to account. Why ought they not? No reason can be given. The day may come when the rest of the animal creation may acquire those rights which never could have been withholden from them but by the hand of tyranny. It may come one day to be recognised that the number of the legs, the villosity of the skin, or the termination of the os sacrum, are reasons insufficient for abandoning a sensitive being to the caprice of a tormentor. What else is it that should trace the insuperable line? Is it the faculty of reason, or perhaps the faculty of discourse? But a full-grown horse or dog is beyond comparison a more rational, as well as a more convcrsable animal, than an infant of a day, a week, or even a month old. But suppose the case were otherwise, what would it avail? The question is not, can they reason? nor, can they speak? but, can they suffer?[*]

 

This noble anticipation, in 1780, of the better morality of which a first dawn has been seen in the laws enacted nearly fifty years afterwards against cruelty to animals, is in Dr. Whewell's eyes the finishing proof that the morality of happiness is absurd!

 

The pleasures of animals are elements of a very different order from the pleasures of man. We are bound to endeavour to augment the pleasures of men, not only because they are pleasures, but because they are human pleasures. We are bound to men by the universal tie of humanity, of human brotherhood. We have no such tie to animals. [Lectures, p. 223.]

 

This then is Dr. Whewell's noble and disinterested ideal of virtue. Duties, according to him, are only duties to ourselves and our like.

 

We are to be humane to them, because we are human, not because we and they alike feel animal pleasures. . . . The morality which depends upon the increase of pleasure alone, would make it our duty to increase the pleasure of pigs or of geese rather than that of men, if we were sure that the pleasures we could give them were greater than the pleasures of men. ... It is not only not an obvious, but to most persons not a tolerable doctrine, that we may sacrifice the happiness of men provided we can in that way produce an overplus of pleasure to cats, dogs, and hogs. (pp. 223-5)

 

It is "to most persons" in the Slave States of America not a tolerable doctrine that we may sacrifice any portion of the happiness of white men for the sake of a greater amount of happiness to black men. It would have been intolerable five centuries ago "to most persons" among the feudal nobility, to hear it asserted that the greatest pleasure or pain of a hundred serfs ought not to give way to the smallest of a nobleman. According to the standard of Dr. Whewell the slavemasters and the nobles were right. They too felt themselves "bound" by a "tie of brotherhood" to the white men and to the nobility, and felt no such tie to the negroes and serfs. And if a feeling on moral subjects is right because it is natural, their feeling was justifiable. Nothing is more natural to human beings, nor, up to a certain point in cultivation, more universal, than to estimate the pleasures and pains of others as deserving of regard exactly in proportion to their likeness to ourselves. These superstitions of selfishness had the characteristics by which Dr. Whewell recognizes his moral rules; and his opinion on the rights of animals shows that in this case at least he is consistent. We are perfectly willing to stake the whole question on this one issue. Granted that any practice causes more pain to animals than it gives pleasure to man; is that practice moral or immoral? And if, exactly in proportion as human beings raise their heads out of the slough of selfishness, they do not with one voice answer "immoral," let the morality of the principle of utility be for ever condemned.

 

 


 

 

 

 

[*] ‘Whewell on Moral Philosophy,’ in Collected Works, vol. X, pp. 185-187.