Horkheimer

 

 

 

Max Horkheimer,
Crépuscule, Notes en allemagne (1936-1931),
Payot & rivages, 1994, p.81-83.

Le gratte-ciel

Le gratte-ciel. – Une coupe à travers l’édifice de la société actuelle donnerait à peu près ceci : au sommet, les magnats des trusts des différents groupes de pouvoir capitalistes, qui dirigent mais se combattent entre eux; en dessous, les petits magnats, les grands propriétaires terriens et tout l'état major des collaborateurs importants; en dessous réparties par couches séparées , les masses des professions libérales et des petits employés, des exécutants politiques, des militaires et des professeurs, des ingénieurs et des chefs de bureau jusqu'aux dactylos; encore en dessous, les restes de petites existences indépendantes, les artisans, commerçants, paysans e tutti quanti, puis le prolétariat, depuis les couches de travailleurs qualifiés hautement payés, en passant par les ouvriers spécialisés, jusqu'aux chômeurs perpétuels, aux pauvres, aux vieillards, aux malades. Au dessous de tout cela commence le véritable socle du dénuement, sur lequel s'élève cet édifice, car nous n'avons jusqu'ici parlé que des pays du grand capitalisme; or toute leur existence est supportée par ce terrible appareil d'exploitation qui fonctionne dans les territoires à moitié ou entièrement colonisés, donc dans la partie de la terre de loin la plus grande. De vastes régions des Balkans sont une maison de torture, la misère des masses indiennes, chinoises, africaines dépasse tout ce que l'on peut concevoir. Au dessous des espaces où les coolies de la terre crèvent par millions, il faudrait encore représenter l'indescriptible, l'inimaginable souffrance des animaux, l'enfer animal dans la société humaine, la sueur, le sang, le désespoir des animaux.

On parle beaucoup aujourd'hui de « vision essentialiste ». Celui qui a « contemplé » une seule fois l' « essence » du gratte-ciel, dans les étages supérieurs duquel nos philosophes ont le droit de philosopher, ne s'étonne plus qu'ils connaissent si mal la hauteur réelle où ils se trouvent, mais ne fassent toujours que discourir à propos d'une hauteur imaginaire; il sait, et eux-mêmes peuvent le pressentir, que, sinon, ils pourraient être pris de vertige. II ne s'étonne plus qu'ils préfèrent édifier un système des valeurs plutôt qu'un système des non valeurs, qu'ils préfèrent traiter « de l'homme en général » plutôt que des humains en particulier, de l'Être tout court plutôt que de leur être propre : sinon, ils pourraient être obligés, en punition, d'aller s'installer à un autre étage, plus bas. II ne s'étonne plus qu'ils bavardent de l' « Éternel », car leur bavardage est une composante du mortier qui fait tenir la maison de l'humanité actuelle. Cette maison, dont la cave est un abattoir et le toit une cathédrale, offre en fait, depuis les fenêtres des étages supérieurs, une belle vue sur le ciel étoilé.