Bentham

 

 

 

Bentham,

Deontology: or, the Science of Morality,

édition Bowring, 1834, p.13-15.

Traduit par Enrique Utria*

 




La traduction de B. Laroche (1834) de la Déontologie ou science de la morale de Bentham est rééditée aux éditions Encre marine, 2006 ; et téléchargeable sur le site des Classiques en sciences sociales.

La question est : peuvent-ils souffrir ? #2

L’objet de ces pages est donc de promouvoir le bonheur de tous les hommes. Ton bonheur, lecteur, et celui de tous. Il est d’étendre la domination du bonheur partout où il y a un être susceptible d’[en recevoir les] impressions; d’ailleurs la sphère de l’action bienveillante n’est pas limité à la race humaine. Car si les animaux que nous appelons inférieurs n’ont aucun titre à notre préoccupation <care>, sur quel fondement repose la prétention <claim> de notre propre espèce ? On jugera que la chaîne de la vertu enserre l’ensemble de la création sensible – le bonheur que nous pouvons communiquer aux natures inférieures est intimement associé à celui de la race humaine, - et celui de la race humaine est lié étroitement au nôtre.

Il serait, d’ailleurs, grandement à désirer que quelque moraliste bienveillant prenne la création animale sous son patronage, et établisse leurs prétentions à la protection de la législation et aux sympathies du principe de vertu. Cet événement doit peut-être à peine être anticipé, tant qu’une si grande partie de la race humaine est elle même exclue des influences de la bienfaisance et traitée comme les animaux inférieurs - non pas comme des personnes, mais comme des choses. Il est vrai que les tribus animales n’ont que peu de capacité [leur permettant] d’agir sur les sensibilités humaines - peu de moyens d'infliger des misères pour punir l’injustice et la cruauté, et encore moins pour récompenser l'humanité et la bienfaisance par la communication de plaisir à l'homme. Nous les privons de la vie; – et cela est justifiable – leurs peines n’égalent pas nos jouissances – il y a un solde de bien. Mais pourquoi les tourmentons-nous, – pourquoi les torturons-nous ? Il serait difficile de trouver une raison pour laquelle la loi devrait leur nier sa propre interférence. La vraie <real> question est : sont-ils susceptibles de peine? Le plaisir peut-il leur être communiqué ? Qui tracera la ligne, – et où doit-elle être tracée parmi les [diverses] degrés de la vie animale, [qui vont] de l’homme jusqu’à la créature la plus humble capable de distinguer entre souffrance et jouissance? Est-ce la faculté de raisonner, ou celle à discourir qui détermine [cette ligne] ? ‘Mais un cheval ou un chien adultes, est, au-delà de [toute] comparaison, un animal plus rationnel tout autant que plus susceptible de relation sociale <conversible> qu'un nourrisson d'un jour, d'une semaine, ou même d'un mois. Et supposons que la situation soit différente, qu'en résulterait-il ? La question n’est pas, « peuvent-ils raisonner ? », « ni peuvent-ils parler ? », mais « peuvent-ils souffrir ? »’ - Introduction to the Principles of Morals, &tc. chap. xvii.p. 309.

 

 


 

* La Deontology: or, the Science of Morality de Bentham est un livre posthume constitué de manuscrits, de notes éparses, de propos et de commentaires. Il en existe deux éditions. La première, ici citée, est l’œuvre de Bowring (1834), son ami, secrétaire et confident, et date de deux ans après la mort de Bentham. La seconde édition, moderne, étayée d’un apparat critique, est de Goldworth (1983). Selon ce deuxième éditeur, il est impossible de savoir si l’édition de Bowring a bien respecté les manuscrits qui lui ont été confiés. L'extrait présenté ci-dessus (éd. de Bowring, donc) est absent de l' édition moderne de référence.

Pour plus de précisions sur ces deux éditions, cf. la Revue d’étude Benthamienne, n°1, sept. 2006.

 

The object then of these pages is to promote human happiness—the happiness of every man. Your happiness, reader, and that of all besides. It is to extend the dominion of happiness wherever there is a being susceptible of its impressions; nor is the sphere of benevolent action bounded by the human race. For if the animals we call inferior have no title to our care, on what foundation stands the claim of our own species? The chain of virtue will be found to girdle the whole of the sensitive creation — the happiness we can communicate to lower natures is intimately associated with that of the human race, — and that of the human race is closely linked to our own.

It were, indeed, greatly to be desired that some benevolent moralist should take the animal creation under his patronage, and establish their claims to the protection of legislation and to the sympathies of the virtuous principle. Perhaps this event is hardly to be anticipated, while so large a portion of the human race itself are excluded from the influences of beneficence and treated like the inferior animals—not as persons, but as things. True, the animal tribes have little power to act upon human sensibilities —few means of inflicting misery as a punishment for injustice and cruelty, and fewer still of recompensing humanity and beneficence by the communication of pleasure to man. We deprive them of life ;—and this is justifiable — their pains do not equal our enjoyments—there is a balance of good. But why do we torment, —why do we torture them? It would be difficult to find a reason why law should deny to them its interference. The real question is— are they susceptible of pain? Can pleasure be communicated to them ? Who shall draw the line,—and where is it to be drawn between the gradations of animal life, beginning with man, and descending to the meanest creature that has any power of distinguishing between suffering and enjoyment ? Is the faculty of reason, or that of discourse to determine? But a full- grown horse or dog, is, beyond comparison, a more rational, as well as a more conversible animal than an infant of a day, or a week, or even a month old. And suppose the case were otherwise, what would it avail ? The question is not, Can they reason? nor, Can they talk? but, Can they suffer ?’—Introduction to the Principles of Morals, &tc. chap. xvii.p. 309.