Aboû'l-'Alâ' al-Ma'arri

 

 

 

Aboû'l-'Alâ' al-Ma'arri,

Le poète aveugle : extraits des poèmes et des lettres Aboû'l-'Alâ' al-Ma'arri (363 A.. H..), introduction et traduction par Georges Salmon,

Paris, Charles Carrington, 1904, p. 112-120.

(oeuvre numérisée par Marc Szwajcer sur www.remacle.org)

 

Pourquoi je m'impose une nourriture végétale

Les animaux sont, comme vous le dites, sensibles, et ils ressentent la souffrance. J'ai entendu quelques échos des discussions des Anciens, et le premier point d'où ils partent est ceci : Supposons un être humain qui viendrait à dire : Si nous voulions formuler une proposition composée d'un sujet, d'un prédicat et de deux termes intermédiaires, un négatif et l'autre indiquant une exception, exemple : « Dieu ne fait que le bien », cette proposition serait ou vraie ou fausse. Si elle est vraie, nous voyons cependant que le mal domine et nous accordons que c'est un mystère. De là, certaines personnes religieuses se sont efforcées de tous temps de s'abstenir ouvertement de viande, parce qu'on ne peut l'obtenir sans causer de mal aux animaux, qui, de tous temps, ont évité le mal. Voyez la brebis, domestiquée et accompagnée d'un jeune agneau. Quand elle a donné naissance à l'agneau et qu'il a vécu un mois à peu près, on le tue, on le mange et on se sert du lait de la brebis. Et celle-ci passe la nuit à bêler et voudrait pouvoir courir en quête de son petit. C'est d'ailleurs un thème commun aux poètes arabes que de dépeindre les souffrances des bêtes sauvages et l'attachement d'une vache sauvage, par exemple, pour son veau.

 

Jamais, dit l'un d'eux, la mère d'un jeune chameau ne ressentit un chagrin comparable au mien, et cependant, quand elle le perdit, elle gémit longtemps, longtemps!

 

Un adversaire pourrait objecter : Si Dieu ne veut que le bien, il peut y avoir deux cas pour le mal : Ou Dieu doit le savoir ou il ne le sait pas. S'il en a quelque connaissance, de deux choses l'une : Ou il le veut ou non. S'il le veut, il en est pratiquement l'auteur, comme dans le cas suivant : « Le gouverneur a fait couper la main du voleur », quoiqu'il ne l'ait pas fait de ses propres mains. Mais si Dieu ne l'a pas voulu, il a en tout cas accepté ce que tel gouverneur n'aurait pas souffert sur la terre. S'il était fait dans sa province ce qui ne lui plaît pas, il réprouverait l'auteur et donnerait des ordres pour que cela ne se renouvelle pas. C'est une difficulté que les métaphysiciens ont trouvée difficile à résoudre, sinon insoluble. Les prophètes nous disent alors que Dieu est bienveillant et miséricordieux. S'il aime à ce point l'humanité, il sera naturellement bienveillant aussi pour les autres classes d'êtres vivants qui sont sensibles aux moindres souffrances. Il doit aussi savoir que les animaux, tandis qu'ils sont paisiblement au pâturage, sont souvent assaillis par des chasseurs qui percent de leurs lances les mâles aussi bien que les femelles. Comment, alors, celui qui les traite ainsi peut-il mériter quelque compassion, pauvres bêtes qui ne boivent jamais en dehors de leurs auges ni ne transgressent aucun code écrit? J'ai vu, il est vrai, bien souvent aussi, deux armées, professant chacune un culte distinct, se rencontrer sur un champ de bataille et des milliers d'hommes tomber de chaque côté. En vertu de quelle théorie? Voilà des choses que la science même n'arrive pas à éclaircir.

C'est pourquoi, ayant entendu parler de ces différentes opinions, et ayant atteint ma trentième année, je demandai à Dieu de m'accorder un jeûne perpétuel, que je ne romprais jamais pendant un mois ou une année hormis deux jours de fête; pour le reste, je laisserais se dérouler les jours et les nuits sans jamais le rompre. J'ai cru aussi que la restriction que je m'imposais à une nourriture végétale, serait favorable à ma santé, et vous avez vu sans doute dans les anciens ouvrages et les aphorismes attribués a Galien et d'autres, que les auteurs croyaient à l'excellence de ce régime.

S'il est dit que le Créateur est bienveillant et miséricordieux, pourquoi tolère-t-il que le lion dévore un être humain qui n'est ni nuisible ni méchant? Quelle multitude d'hommes a péri de la piqûre des serpents ! Pourquoi a-t-il accordé au faucon un pouvoir sur d'autres oiseaux qui se contentent de picorer des graines? Combien de fois la poule de bruyère s'enfuit le matin, laissant ses petits assoiffés, pour trouver de l'eau et leur en apporter dans son jabot, puis, lorsqu'elle est sur le point de les rejoindre, un milan la rencontre et la dévore, pendant que les petits périssent de soif?

 

(Il dit encore quelques mots sur ce chapitre, puis continue :)

 

Je prie Dieu qu'il me pardonne de citer les paroles de l'hérétique :

« Oumm Bakr est venue en saluant et a souhaité la bienvenue. Combien de nobles lignées d'ancêtres et de corps généreux gisent dans le puits, le puits de Badr! Combien d'écuelles couronnées par la bosse de chameau gisent dans le puits, le puits de Badr! Mère de Bakr, ne m'apporte plus de coupes, depuis que le frère de Hishâm est mort! Ne m'en apporte plus depuis que son père (est mort), qui était un héros d'entre les héros, un buveur de vin. Dites à Dieu, le très-haut, de ma part, s'il vous plaît, que je renonce au mois du jeûne. Quand la tête aura été séparée de ses épaules et que le compagnon aura son soûl, ibn Kabshah promet-il qu'il vivra encore? »

« Et comment fait-il pour donner la vie aux esprits et aux fantômes? Y a-t-il vraiment une révélation qui dit que la mort rejettera mon corps et me redressera après que mes os auront été réduits en poussière? »

Que la malédiction de Dieu soit aussi sur celui qui dit — on dit que c'est Al-Walîd ibn Yazîd ibn 'Abd al-Malik :

 

Apporte le vin près de moi, mon ami!

Je suis sûr que je ne serai pas envoyé en enfer.

J'enseignerai à mes gens qu'ils embrassent la religion des ânes.

Car je trouve que celui qui brigue le paradis joue gros jeu (un jeu de perdant).

 

Maudit soit aussi Ibn Rou'yân, si c'est lui qui a dit :

 

Voici la première vie; ils en ont promis une seconde.

Mais l'espoir déçu rend le cœur malade.

Si une partie de ce qu'ils disent était vraie, ce qui nous fait souffrir nous ferait aussi du bien.

 

Une autre raison qui m'a incité à m'abstenir de nourriture animale est que mon revenu est de vingt dinars par an, et quand mon domestique en prend autant qu'il en a besoin, il ne reste plus grand-chose. Je me restreins donc à des fèves et des lentilles et à une telle nourriture que je préférerais ne pas la mentionner. Ainsi, à présent, si mon domestique m'apporte ce qui est beaucoup pour moi et peu pour lui, ma portion est de peu de chose. Mais je n'ai pas l'intention d'augmenter mes rations, ou de voir revenir des maladies qui m'avaient quitté. Salut !